Ton Beau

Texte Hans Limon. Photographies Julie Peiffer.  Octobre 2017

Vous m'avez ordonné de garder mon lapin 
et donné rendez-vous sur le corps de Chopin. 
Sensible à vos atours, le vieux Père-Lachaise 
a quitté son fauteuil pour filer à l'anglaise 
et caresser votre ombre au-dessus des muets,
plus vert que les vivants, plus lourd que les tués.
Au fin fond du grand vide, au milieu du bazar,
nous avons cheminé sans boussole, au hasard
des morceaux de néant dressés vers le ciel blanc,
blanc comme l'avenir ou votre menu flanc.
Nous nous sommes trouvés, par la grâce des dieux 
pressés de voir briller le bonheur dans vos yeux.
Et vous m'avez saisi comme on noue son lacet,
comme un enfant-roi qui n'en a jamais assez.
Ma colonne a craqué sous vos bras de velours,
mais vous n'avez perçu qu'un modique toujours. 
Au pied du saint pianiste, un guide original 
contait l'histoire occulte et le drame idéal. 
D'un accent fort tonique, il marmonnait "Choupane"
et mêlait au vent chaud son odeur de Gitane.

J'aurais voulu trois yeux pour vous entretenir,
j'aurais voulu trois vies pour enfin vous tenir 
près de moi, au grand dam des fats libidineux
surpris de voir courir un Ange lumineux. 
Vous m'avez détaillé votre tendre jeunesse,
avec tant de chaleur et de délicatesse 
que ma boisson trop fraîche a bien failli bouillir
et mon cœur éclater pour se faire cueillir.
Vos cheveux noirs chantaient les Mille et Une Nuits,
mille et une à peu près, sans les songes fortuits. 
Le silence à l'orée de votre Tunisie
décorait sourdement nos moments d'aphasie.
Cent fois je vous ai dit combien je vous aimais.
Cent fois valent mieux qu'une et bien mieux que jamais.
Vous m'avez répondu par de charmants regards 
et quelques bégaiements pudiques et hagards.
"Ce langage m'ennuie. Trouvez-moi la formule 
qui ferait fondre un moine et luire un crépuscule."
J'ai soufflé "je fous aime" et vous étiez ravie.
"Vos accès désaxés me remplissent de vie."

Je pourrais vous montrer son fichu bienséant,
ses tâches de douceur, sa robe d'océan...
Ces secrets sont à moi et nul autre que moi !
Mon cœur perdrait son rythme à confier son émoi.
Vous saurez seulement, pour ne pas trop médire,
que son visage sage est fait pour le sourire.
Comme un frêle aperçu de sa Lune intérieure, 
il rayonne, et quand il ne sourit pas, il pleure.
Vous saurez seulement, pour vous coucher sereins,
qu'une fresque de brume environne ses reins.

Et je suis reparti comme j'étais venu,
un peu trop habillé, un poil trop convenu,
sans autre conception derrière la caboche 
qu'une ode à la beauté pour un soir de bamboche.
Et si, à mon retour, je parlais d'Hernani ?
De Gwynplaine et Dea ? D'Isabelle Adjani ?
Je t'ai laissée dormir et mon triste faciès 
a quitté la cuisine où déjeunait Koltès.

Comment croire, malgré la marche et les demeures,
que ce moment fugace a duré quatorze heures ?"
H. Limon 

© Julie Peiffer 

modèle Myriam Tekaïa 

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